« Un jour »

Retour de la première expérience poïétique de Jean-Marc, enseignant du primaire. Jean-Marc propose désormais régulièrement à ses élèves de jouer au générateur poïétique. Ce texte a été posté initialement sur le blog « transgenere« 

Un jour […], le 23 Mars 2011, j’ai participé à un jeu collectif: le générateur poïétique développé par Olivier Auber (c’était avec l’ancienne version du jeu écrite en java. Aujourd’hui, il existe une version pour les mobiles, beaucoup plus perfectionnée)
Vous pouvez visionner ci-dessous le déroulement de cette séance.

Un autre jour, j’ai écrit un texte sur le générateur poïétique […]. je vous le soumets:

« Premier abord / pauvreté graphique décevante de l’outil : retour aux pixels du début de l’informatique / pauvreté de l’interface / « naïveté » du dispositif : comment les participants pourraient-ils adhérer et se conjuguer au projet pour produire un résultat visuel si peu séduisant, si peu abouti, si peu cohérent ? La contemplation poïetique promise à rebours du défilement de l’œuvre collective pourra-t-elle effacer le sentiment d’une déception, d’une frustration pré-sentie ?

Peut-on se satisfaire d’une déroutante participation à une pseudo-performance labellisée d’une licence d’art libre ?

Est-ce du l’art ou du port sériel, asexué, instrumentalisé, piégé dans la toile d’un artiste-ingénieur qui, des animaux de son laboratoire, se délecte de leur ensemble, numérise et collectionne le spectacle contemporain dérisoire d’une puérile gesticulatoire et, en fait œuvre ?

Que nous propose donc Olivier Auber?

A l’ère de l’obligation d’innovation, du design surglacé, des avatars 3D survitaminés, des sextoys sophistiqués décomplexés, des tablettes et écrans plats tactiles multitouch et du photoshopping hitech en tout genre, Olivier Auber nous offre du brut de brut de bitmap. Et, il met en rang nos désirs d’une création collective, nous affecte une surface de 20*20 pixels, nous donne 20 tampons colorés et nous lâche avec des congénères poïétiques, sans boussole, in situ dans l’arène: allez-y, avancez, tamponnez, dessinez, soyez numérique, soyez participatif, soyez coopératif, soyez créateur!!!

Bigre, le bougre!!!

Et,

c’est génial / le piège est généreux / le dispositif est malin / par delà la première impression d’un pacman isolé perce la subtilité de la mise en situation / l’implacable beauté du motif / l’intelligence de la peine / urgence légitime et salutaire de cet acte interrogatoire / œuvre ouverte, ouvrante grandes les portes de notre enfermement / œuvre libre surdéterminée / qui tient haut le pavé, le face-à-face avec nombre d’industrieux prétendants à la consommation du mariage forcée de nos consommables cervelles / superbe outil d’interaction bridée et d’introspection sur ce commerce avec nous-même, avec nous-autres que nous sommes, sur comment nous sommes, sur ce qui nous sommes .

Dans la machinerie du générateur poïétique / Enfermé dans mon rectangle métaphysique je me languis d’être boule de billard, dans ma petite surface agissante je répète ma mise en scène , je mesure et je conte ma propriété intellectuelle, mes droits d’auteur, les m² de mon appartenance / Dans ma cellule, j’ai mis ma bure du dimanche pour vous recevoir / Dans ma cellule point de fuite et je pleure sur vos murs / Dans ma cellule apprenante je suis seul / Dans notre openspace, nous voyons tout, nous ne voyons rien / Que me disent mes frontières, les limites de mon je ? / Que me touche l’autre qui pousse son je ? / Que m’attouche l’autre dans son transmissible ? / Dans ce « qu’est-ce qui ce passe ? », qu’est ce qui s’y passe ? qu’est-ce qu’on nous passe ? / Comment je passe la main ? Comment je prends la main ? Comment je donne la main ? / Comment vous me voyez ? Comment je vous vouvoie ? Comment je tue-toi ? Comment je me fourvoie ? / Qui nous regarde ? / Qui nous observe ? / Qui nous expérimente ? / Qui nous dissecte ? / Qui fait le rapport? / Que dit le rapport ?/ Qui mène le bal ? Qui m’emmène ? / Qui nous incube? / Qui nous dévoile ? Qui nous rend débile ? / Qui nous élève?

Et, comment accepter que l’autre s’approche dans ma zone vitale et repeigne mes murs? Dans l’exposition de ta proxime intimité, tu me gènes, tu me génères. Par ta mal-habilité ou ta mâle-adresse, par ta mal-policité ou ta mal-poïeticité, par ta mal-réciprocité, tu me déranges. Comment accepter de mélanger mon silence à l’alter egal des désirs des uns et des autres? Comment partager ma volonté de faire à la liberté de l’autre de faire autrement, comment suis-je dans ce tâtonnement, dans cet étonnement muet sans ordre, sans structure, sans hiérarchie, sans architecte? Comment accepter que le désir d’un bien commun ne se résume qu’à nos lieux communs ? Comment je perdure dans cette dilution mutuelle, comment je me fonde? Comment ne pas fondre? Comment ne pas faire tache ? Comment je me mouille à l’autre ? Comment je me colle à ce collectif ? Qu’est-ce que j’y expose ? Quelle est la perspective de cette danse ? Qu’est-ce qui t’interfère, distille son fiel et pollue mon voisinage ?

Dans ce facebook minimaliste, cet art du pauvre , cette terrible exposition de notre imposture freudienne de son soi, de son pas-soi, de son moi, de son pas-moi, de son surmoi, de son sous-moi, de son moi-de-droite, son moi-de-gauche, du ça et du pas-ça de son réseau, de son histoire qui se coule de nos perpétuelles adolescentes mise au monde sur le marché banalisé, pipé des nécessaires concurrences existentielles fratricides, des compétitions sociales, des inégalités des chances, des égalités des non-chances, des décrochages entérinés d’avance… je suis mis en demeure de me faire des amis et j’y suis en peine.

Dans ma cellule picturale, dans cette prison poïétique toute ma bonne volonté constructiviste, connectiviste, participative et créative s’étiole, se fane, se dilue dans une caricature de la géniale créativité « maladroite » des petits poucets que nous fûmes; fausse esthétique infantile qui serait la perspective du réseau, dans une poïétique orientée, déterminée par le cadre structurel de sa mise en œuvre, tant elle importe peu: le but n’est pas de produire du sens, du beau ou du lait, le but est d’être acteurs-figurants d’une monstration de la sublime horreur économique du réseau par la banalisation des singularités dans des multitudes égarées.

Oui, désespérément nous cherchons la branchitude de nos cordons coupés de notre mise au monde, la commutation de nos espace-temps individuels. Et c’est ce que nous offre la grande distribution mondiale de modélisation de nos imaginaires : des outils pour nous commuter nos cerveaux, en quête d’une communication synchrone de nos réels irréels. Oui, nous le répétons, Olivier Auber nous piège et nous force d’être les participants contr’un à un discours sur la servitude volontaire au numérique. Mais ce piège est générateur, il nous pousse à l’autre, il nous pousse à un autre monde et on en redemande…

Est-ce que cela converge ? Nous en sommes pas sûr…

Est-ce que cela immerge ? Oui, mais pas plus qu’ailleurs, nous y sommes déjà…

Est-ce que cela émerge, nous émerge ? Oui, nous le pensons, et c’est la beauté et le pouvoir du générateur poïétique que de nous inviter à nous réfléchir les uns les autres et à nous pourvoir.[…]

C’est pourquoi, j’aimerai vivre, partager avec vous cette expérience.

* J’expérimente régulièrement, en école primaire, des séances autour du générateur poïétique regroupant une quinzaine d’enfants (du CP au CM2). Le résultat est toujours riche, étonnant et remarquable tant par l’enthousiasme et l’énergie qu’ils y mettent que par le plaisir et la volonté qu’ils ont à faire en commun.

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